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Edifié dans l’effeverscence architecturale du début du XXe siècle, le centre ville de Casablanca, devenu pièce maîtresse dans la nouvelle stratégie culturelle de la métropole, retrouve peu à peu sa splendeur passée

Au début du XXe siècle, Casablanca s’apprête à vivre une transformation inédite, qui la fera évoluer de simple ville côtière de 20 000 habitants à capitale économique du Royaume. Dès la première année du Protectorat, en 1912, le Maréchal Lyautey prend la décision de créer le grand port de Casablanca. Très vite, la population afflue dans ce nouvel eldorado du commerce. Autour des murs de l’ancienne médina, une nouvelle ville se dessine : Tardif puis Prost, l’urbaniste, tracent des axes routiers partant en étoile autour de la médina. Ils créent des places, des parcs ainsi qu’un boulevard circulaire, l’actuel Bd Zerktouni, autour du nouveau périmètre urbain. Dans le même temps, des architectes et bâtisseurs étrangers affluent dans la ville blanche et vont faire de Casablanca un véritable laboratoire d’architecture à ciel ouvert. Dès 1912, les frères Perret utilisent le béton armé pour construire des immeubles aux courbes et volumes audacieux. Dans les rues de Casablanca, des bâtiments aux façades travaillées devancent en modernité les constructions parisiennes. Ici, les appartements sont équipés de salles de bains, WC, vide-ordures, ils sont desservis par des ascenseurs et disposent de parkings souterrains. En 1951, l’immeuble Liberté domine la ville avec ses 17 étages et devient le plus haut bâtiment d’Afrique. Pendant plusieurs décennies, le savoir-faire des maâlems marocains et des corps de métiers étrangers s’unissent pour donner naissance à des merveilles d’architecture, sur lesquelles se succèdent des décors d’inspiration classique, Art Déco ou encore Bauhaus. Le cœur de Casablanca est ainsi devenu un joyau architectural, dont l’éclat s’est peu à peu terni après l’Indépendance. Avec le développement de nouveaux quartiers, le centre historique est laissé à l’abandon. Il se paupérise et la splendeur de ses bâtiments disparaît sous la grisaille du temps et de la pollution…

Casablanca se « fabrique » un patrimoine

C’est à la fin des années 70 que des voix commencent à s’élever pour dénoncer l’agonie du centre ville de Casablanca. Associations et médias tentent de sensibiliser l’opinion publique. Ils trouveront bientôt écho auprès des autorités de la ville qui, suite aux émeutes de 1981, souhaitent reprendre le contrôle sécuritaire et urbanistique du quartier. Cependant, la démolition de bâtiments se poursuit et des lieux mythiques ont déjà disparu, comme le cinéma Vox en 1970 ou l’Hôtel d’Anfa en 1972, qui fut le décor de la conférence interalliés de 1943. Heurté par ces atteintes répétées sur ce qu’il considère à juste titre comme un ensemble exceptionnel, un groupe d’architectes fonde l’association Casamémoire en 1995. Elle a pour vocation de sauvegarder l’héritage architectural de la métropole. Au fil des ans, les pouvoirs publics démontrent un intérêt croissant pour cette cause : l’agence urbaine sollicite Casamémoire pour définir l’étude du plan de sauvegarde du patrimoine de la ville et réaliser l’inventaire de ses bâtiments remarquables. L’association est également consultée pour développer l’arsenal juridique et fiscal relatif à la préservation du patrimoine architectural de manière générale. Cet engouement des autorités pour l’héritage architectural de Casablanca est le fruit d’une réflexion stratégique récente. La métropole, qui, à elle seule, produit 50% de la valeur ajoutée du Maroc et attire 48% des investissements, doit désormais relever les défis de la mondialisation et de la concurrence internationale. Elle aspire à offrir un cadre de vie digne des capitales occidentales et devenir une destination touristique culturelle de premier plan, grâce à son patrimoine bâti des XIXe et XXe siècles. Dans cette optique, la restauration du centre historique et sa mise en valeur deviennent des instruments de cohésion sociale mais également de différenciation pour Casablanca : la cité blanche propose une offre culturelle riche, hors des traditionnels circuits touristiques des villes impériales, bâtis autour des anciennes médinas de Marrakech, Fès ou encore Rabat. Alors qu’on lui reprochait d’être une ville sans culture et dépourvue d’histoire, Casablanca est parvenue à se « fabriquer » un patrimoine, fondé sur ses atours uniques. Depuis avril 2015, son renouveau est confié à Casa Patrimoine, Société de Développement Local dotée d’un capital de 40 millions de dirhams, réparti entre différents acteurs publics, des banques et des compagnies d’assurance privées.

Les ambitions culturelles de la ville blanche

Après avoir investi dans le lancement de projets d’infrastructures liés au tourisme des affaires, Casablanca se tourne aujourd’hui résolument vers le tourisme culturel. Avec la multiplication des vols low-cost qui la relient aux capitales européennes, la métropole veut s’imposer comme un nouveau « city-break », une destination de weekend pour touristes étrangers. Aux côtés de l’ancienne médina, récemment rénovée, et de la Grande Mosquée Hassan II toute proche, le centre historique offre également un terrain de découverte incomparable pour les centaines de milliers de croisiéristes qui font escale chaque année au port et continueront d’affluer lorsque le nouveau terminal de débarquement sera mis en service. Tandis que la Ville a conclu des partenariats avec les métropoles de Lyon et Amsterdam, reconnues pour leurs savoir faire respectifs dans les domaines de la mise en lumière des bâtiments et du marketing urbain, Casa Patrimoine a lancé ses premiers projets de réhabilitation. Six lieux ont ainsi été choisis pour être convertis en espaces culturels, qui accueilleront selon les cas des musées, boutiques ou bibliothèques, ainsi que des manifestations artistiques ponctuelles, tous générateurs de revenus. Parmi eux, l’Eglise du Sacré-Cœur, l’Ancien aquarium, la Villa Carl Fike (devant l’immeuble Liberté) et la bibliothèque municipale sont situés en centre ville. Face à l’ancienne médina, la coupole Zevaco et son passage souterrain font aussi l’objet de travaux de rénovation, avec le concours financier de l’opérateur koweïtien Al Ajial Holding. A terme, tous ces bâtiments, ainsi que certaines façades remarquables du centre historique, seront mis en lumière pour constituer un parcours nocture d’exception, présenté chaque année pendant une semaine. Pour couronner sa démarche, la ville de Casablanca nourrit enfin l’ambition d’entrer dans la prestigieuse liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, au titre d' »exemple unique de l’architecture du xxe siècle ». Cette reconnaissance internationale serait un puissant facteur de développement pour le centre ville, puisqu’elle ferait affluer les touristes, freinerait les démolitions et permettrait aux propriétaires privés d’obtenir des subventions pour la rénovation de leurs biens immobiliers. De plus, le centre ville susciterait l’engouement de multinationales pour le financement de nouveaux projets, à l’instar de la Société Générale, qui mène actuellement un chantier inédit de rénovation de son ancien siège social en reconstruisant entièrement le bâtiment derrière les façades historiques.

Toutes ces richesses sont à (re)découvrir à l’occasion des prochaines Journées du Patrimoine de Casablanca, qui se dérouleront du 10 au 16 avril 2017.

Source principale : Caasamémoire

Par Alexandra Mouaddine
Pour H&F Associates – Business Partner RH