POLITIQUE – L’ogre de la politique française n’est plus. L’ancien président français Jacques Chirac s’est éteint, ce jeudi 26 septembre, à l’âge de 86 ans auprès des siens, a indiqué, ce matin, sa famille à l’AFP. Après un parcours politique hors norme, auquel il a mis fin en mai 2007, suite à deux mandats successifs à l’Élysée, il est devenu le retraité préféré des Français et jouissait d’une popularité extrêmement rare dans l’hexagone mais aussi au Maroc. Grand ami de la monarchie, Jacques Chirac avait construit une relation exceptionnelle avec le palais et avait affiché, à plusieurs reprises, sa sympathie pour le peuple marocain. Retour sur les temps forts des liens d’amitié entre les deux pays. 

“Nos relations avec le Maghreb demeurent plus que jamais une priorité politique et stratégique de notre action extérieure”, déclarait l’ex-président de la République française lors de la 12ème conférence annuelle des ambassadeurs à l’Élysée, en août 2004. Le Maghreb, Jacques Chirac l’affectionnait, et ne manquait pas de le rappeler. Si les relations amicales avec l’Algérie sont longtemps restées crispées, c’est avec la Tunisie, et surtout le Maroc, qu’il avait noué des liens forts et durables durant sa présidence, dans le respect des principes traditionnels de la diplomatie en Afrique.

Première visite officielle à Rabat

Si une première rencontre avec Hassan II, à la fin des années soixante-dix, marquera les prémices d’une idylle entre l’enfant terrible de la politique française, alors premier ministre sous Giscard D’Estaing, et le monarque, ce n’est qu’à sa première élection en tant que président de la république française, en mai 1995, que Jacques Chirac affichera aux yeux du monde sa relation privilégiée, presque intimiste, avec le royaume.

Au lendemain de son élection, le 19 juillet 1995, il met le cap sur l’Afrique, et s’offre sa première visite officielle à l’étranger – un choix crucial qui détermine les orientations géopolitiques d’un pays – au Maroc, à Rabat. Une visite de “retrouvailles” chez Hassan II, afin de redorer les relations bilatérales avec le Maroc, quelque peu entachées sous la présidence de Mitterrand, et par les vicissitudes de l’Histoire.

DR
Jacques Chirac et Hassan II à Rabat, 19 juillet 1995.

Au nom de l’amitié franco-marocaine, Jacques Chirac signe des protocoles financiers avec le royaume d’un montant total de 2,15 milliards de francs. Une coopération pour “accompagner et faciliter les progrès considérables réalisés par le royaume dans le domaine de l’ajustement et de l’ouverture économique”, soulignait l’ex-président dans son discours, au terme de ses 36 heures de visite au Maroc. “Son souverain et son peuple ont marqué tant d’attentions et d’amitié à mon égard et à l’égard de la France. Cette visite, dans le cadre familial que vous avez souhaité, montre combien l’intimité des rapports entre nos deux peuples est exceptionnelle”, déclarait Chirac au roi Hassan II, depuis le palais de Rabat lors d’une réception intime.

Très sensible au monde arabe et à l’histoire de la religion musulmane, il s’était rendu, toujours accompagné par le souverain, à la mosquée Hassan II, “phare d’un islam modéré”, où il a été acclamé par des milliers de Marocains. “En visitant, ce matin, la Mosquée de Casablanca, grandiose incarnation de la foi musulmane qui habite si profondément le Maroc et son souverain, j’ai éprouvé un sentiment de grandeur. Mais en admirant cette oeuvre, mes pensées sont allées aussi vers les 4 millions de musulmans de France, qui, à l’égal de tous les citoyens, et dans le respect de nos valeurs, enrichissent la communauté nationale”, relevait-il dans son discours.

Hassan II au défilé du 14 juillet 1999

Les années passent et l’idylle se poursuit entre les deux chefs d’état. L’année 1999 est celle du “Maroc en France”: le roi Hassan II est l’invité d’honneur du défilé du 14 juillet sur les Champs-Elysées. C’est la première fois qu’un dirigeant arabe est invité à assister au traditionnel défilé militaire de la fête nationale française.

DR
Hassan II et Jacques Chirac

Emu par cette attention, mais aussi très fragilisé physiquement, il trône sur la tribune présidentielle aux côtés de Chirac, et assiste au défilé de quatre compagnies de la garde royale marocaine qui ouvre le défilé des troupes à pieds. Sur la plus belle avenue du monde, les silhouettes rouges de 500 soldats du royaume avancent au rythme de l’hymne de la Marche verte, avant de jouer la Marseillaise, en hommage au pays hôte. Un moment fort et symbolique qui marquera la dernière apparition publique de Hassan II, quelques jours avant sa mort.

Funérailles de Hassan II

C’est pour un autre, et dernier, défilé que Jacques Chirac témoignera son affection au Maroc. Le 23 juillet 1999, son grand ami le roi Hassan II s’est éteint des suites d’une attaque cardiaque. “Le monde perd un grand chef d’Etat, qui marquait de son empreinte, de son expérience et de son aspiration, les relations internationales. La France perd un ami très cher. Voici quelques jours à peine, Sa Majesté Hassan II nous faisait l’honneur et la joie d’une visite. Une fois encore, il s’était montré, au cours de nos entretiens, homme de vision et de paix”, avait écrit Jacques Chirac dans une lettre de condoléances depuis Abuja, au Nigéria, où il était en voyage officiel. Au lendemain, à Rabat, le monde entier défile. Il y rejoint le cortège de monarques, présidents, ministres, ambassadeurs et amis de la monarchie pour rendre un dernier hommage au roi, sur l’esplanade du mausolée Mohammed V.

“Je dois beaucoup au roi Hassan II. J’ai eu le privilège de le rencontrer, il y a plus d’un quart de siècle, et de nouer avec lui des liens d’amitiés très profonds. Par quelque alchimie mystérieuse, et avec toute la déférence que je lui devais, s’est créée au fil des ans une véritable intimité. Cette relation était étroitement entretenue parce qu’elle m’était personnellement nécessaire. Je lui dois en quelque sorte une initiation aux complexités et aux valeurs du monde arabe et musulman. Je lui dois des analyses visionnaires sur les drames, mais aussi sur les chances de la paix au Proche-Orient (…) Beaucoup des contacts internationaux que j’ai noués ces trente dernières années le furent sur son conseil ou avec son appui”, avait reconnu Jacques Chirac dans un discours commémorant le premier anniversaire de la mort de Hassan II.

Une allocution qui témoigne un sincère attachement au défunt monarque et une sorte d’allégeance à son successeur, son fils, devenu le roi Mohammed VI: “Ce que je dois à Feu le roi Hassan II, j’entends le rendre à Sa Majesté Mohammed VI. Ce n’est pour moi ni un devoir ni une nécessité, mais l’affectueuse fidélité à une mémoire et à un lignage. Je suis heureux de voir se perpétuer le même dialogue confiant et nos voix s’accorder à l’unisson”.

Le roi Mohammed VI en visite à Paris

Intronisé, le 30 juillet 1999 à Rabat, c’est à Paris, le 19 mars 2000, que le jeune roi Mohammed VI fera sa première visite officielle à l’étranger, chez celui qui a fait la promesse de veiller sur lui: le président Chirac, l’ami de la famille. Ce dernier déroule le tapis rouge et offre un accueil protocolaire exceptionnel au jeune prince héritier qu’il avait vu grandir.

Sur le parvis de l’Élysée et dans les salons dorés du palais présidentiel, le monarque et le président s’affichent souriants en toute complicité. Au cœur des discussions, la “transition” du Maroc et les problèmes susceptibles de bouleverser l’équilibre du pays, à savoir, la pauvreté et l’épineux dossier du Sahara. Cette visite royale a notamment permis de tracer les nouvelles grandes lignes de la coopération franco-marocaine et de consolider la place du Maroc comme allié le plus solide et fiable de la France au sein du Maghreb.

Quelques temps après les attentats de Casablanca, revendiqués par des islamistes extrémistes, Jacques Chirac s’était rendu dans la capitale économique pour “une visite de cœur” auprès du jeune roi et du peuple marocain. Néanmoins, dès 2004, on rapportait, dans les deux capitales, que le roi Mohammed VI cherchait à prendre ses distances avec Chirac et son attitude “trop paternaliste”.

Les vacances au Maroc

Jacques Chirac n’aura jamais caché son amour pour le royaume, ses paysages, ses coutumes et ses traditions. Fidèle habitué du sud du Maroc, plus particulièrement du Souss, il ne manquait jamais une occasion pour se prélasser à la Gazelle d’Or, luxueux hôtel de Taroudant où le Tout-Paris et l’élite marocaine passaient réveillons ou week-ends. Dans cet établissement très intimiste, il aimait se déconnecter de la vie politique et profiter de la beauté des lieux.

Adepte de la côte atlantique, de nombreux vacanciers et habitants de la ville balnéaire d’Agadir avaient rencontré l’ancien président français attablé à “La Madrague” ou encore à la terrasse de “Les Blancs”, deux restaurants sis dans la marina.

En août 2015, Jacques Chirac, accompagné de son épouse Bernadette, avait séjourné dans un palais, toujours à Agadir, mis à disposition par le roi Mohammed VI, et jouxtant l’hôpital militaire de la ville en cas de souci de santé. Après le décès tragique de leur fille Laurence, le couple Chirac y retournera, en 2017, sur invitation du souverain. “Le roi m’a téléphoné trois fois et chacune de ses sœurs m’a également appelée” confiait Bernadette Chirac à Paris Match.

Source : huffpostmaghreb.com