Entre optimisme à toute épreuve et ambiance start-up, l’enseignement aux États-Unis n’a pas grand-chose à voir avec le nôtre. En plaçant le bien-être de l’enfant au centre de leur pédagogie, les profs américains appliquent les principes de l’école nouvelle, encore minoritaires en France.

«À l’école française, mes professeurs rendaient les copies de la meilleure à la moins bonne, en lisant les notes de tous les élèves», raconte Charlotte, 16 ans. Cris d’orfraie autour de la table. «À voix haute ?», s’exclament ses camarades d’une seule voix pendant que leur directrice affiche un air faussement horrifié. La pratique, courante dans les établissements scolaires français, est inimaginable ici, à l’American school of Paris (ASP). «Mon ancienne école (le prestigieux lycée parisien La Rochefoucauld, NDLR) était un autre monde», poursuit Charlotte. Et on a bien envie de la croire, à l’entendre discuter tranquillement avec quatre camarades de différentes nationalités, dans un anglais parfait où se glisse parfois un français impeccable.

Fondée en 1946, l’ASP, sise à Saint-Cloud, en banlieue parisienne, accueille quelque 800 élèves de 3 à 18 ans et de 50 nationalités différentes. Le vaste campus compte plusieurs terrains de sport, des laboratoires techniques et scientifiques ou encore un théâtre. Sans oublier les salles de classe flambant neuves où l’on pratique une pédagogie bien éloignée du modèle éducatif français. Exit la discipline et la rigueur françaises, place à la «curiosité, la créativité, l’expression de soi et la joie». L’école privée hors contrat est un temple d’innovation made in the USA, mélange d’optimisme à toute épreuve et d’esprit start-up dont la France pourrait bien s’inspirer.

La confiance à tout prix

«Chez nous, l’enfant est considéré comme un être cognitif, un adulte en devenir à qui on doit apprendre le monde», écrit la journaliste française Véronique Dupont, qui a vécu quinze ans outre-Atlantique, dans Super Kids ! L’avant-garde des bonnes idées éducatives venues des États-Unis (1). Là-bas, au contraire, «l’enfance est un état célébré en soi, presque sanctifié», précise l’auteure. «Les élèves ne sont pas que des cerveaux, mais des personnes avec une dimension émotionnelle, physique et même spirituelle», estime Jane Thompson. La directrice de l’ASP s’attache donc à gommer les liens entre la vie scolaire et la vie personnelle des enfants. Leurs parents sont largement impliqués dans le quotidien de l’école, où les élèves sont constamment poussés à partager leurs opinions. «L’ASP nous apprend à dire ce qu’on pense», affirme Andry, un lycéen de l’établissement.

Au lieu de lancer un vague «qui a une question ?», l’enseignant déclame plutôt «ceux qui ne sont pas d’accord, levez la main», avant de demander aux élèves d’expliquer leur point de vue. «Le cœur de notre approche consiste à explorer et à interroger plutôt que de transmettre à tout prix un bloc de connaissances prédéfini, résume Jane Thompson, la directrice. Mais les élèves apprennent aussi que palabrer à tort et à travers n’est pas acceptable et qu’ils doivent savoir de quoi ils parlent.» On est loin du modèle français, de ses bonnes et mauvaises réponses. «Les écrivains et philosophes de la vieille Europe ont édifié une culture commune, mais les États-Unis sont un pays plus récent, fondé sur l’expérience individuelle», explique Fabienne Serina-Karsky, docteure en sciences de l’éducation et fondatrice du bureau d’études Learn in context. Le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer, lui, défend de front apprentissage des fondamentaux et «école de la confiance». «La France est très en bas du classement sur ce terrain-là, déplore-t-il, interrogé par Madame Figaro. Les enfants sont plus anxieux, ils ont un moins grand sentiment de contrôle qu’ailleurs».

L’école, une start-up comme les autres

Réaliser son potentiel, «prendre des risques» pour stimuler «la croissance et l’innovation»… À écouter Jane Thompson de l’ASP, on ne sait plus trop si elle est directrice d’école ou patronne de start-up. Une «très bonne analogie» que revendique l’enseignante britannique : «La pédagogie contemporaine se tourne vers le design thinking, la résolution de problèmes», explique-t-elle. En clair, les méthodes éducatives américaines visent à libérer la créativité des élèves et à développer leur esprit critique. Une perspective qui s’inscrit dans celle du growth mindset, «l’état d’esprit de croissance et de développement», en français. La théorie, de plus en plus utilisée en management, vient de pédagogues américains comme Carol Dweck. L’objectif est simple : apprendre de ses erreurs et réfléchir collectivement. Au ministère de l’Éducation aussi, on lorgne de ce côté, surtout au sein du conseil scientifique qui entoure et conseille Jean-Michel Blanquer. Pour le neuroscientifique Stanislas Dehaene, président de ce conseil et titulaire de la chaire de psychologie cognitive expérimentale au Collège de France, le growth mindset est «un des plus gros leviers» d’action pour améliorer le bien-être des enfants.

«Ce que nous ne voulons pas, c’est créer du stress ou de la peur, parce que cela écrase la créativité et rend les élèves dociles», explique Jane Thompson. Même en cas d’erreurs, les élèves sont encouragés. «Lorsqu’un enfant rend un devoir, nous lui disons : « c’est super, bravo. Maintenant, voici la prochaine étape pour faire encore mieux »». Cet optimisme à toute épreuve permet de stimuler la «motivation intrinsèque de l’enfant, celle liée au plaisir d’apprendre, précise Claire Leconte, psychologue de l’éducation spécialiste de chronobiologie. Cela donne le goût de l’effort et c’est fondamental pour réussir, à l’école comme dans la vie». L’autre objectif est de préparer les élèves au monde moderne, celui de l’innovation permanente et des nouveaux métiers. Programmes à la carte, cours manuels, activités artistiques et sportives… Tout est fait pour donner envie aux élèves de toucher à tout. «Il faut aider l’enfant à découvrir toutes ses potentialités pour qu’il soit capable de s’autodéterminer», défend Claire Leconte. D’autant plus que cela aide les enfants à apprendre, explique Stanislas Dehaene. «Beaucoup de données scientifiques parlent de l’impact positif des cours de musiques ou des arts graphiques», explique le neuroscientifique.

Professeur et élève à égalité

En arrivant à l’ASP, Charlotte a fait comme d’habitude : «Je me suis levée quand le prof est arrivé», raconte la lycéenne. Elle a été la seule à le faire, et ses camarades ont éclaté de rire. À l’ASP, on privilégie un lien presque intime entre les élèves et les professeurs, comme en Amérique du Nord où ils sont majoritairement formés. «Au Texas, ma professeure d’anglais avait préparé un diaporama sur sa vie, « ça c’est mon mari, ça c’est ma maison, ça c’est mon cheval », elle parlait de tout et j’étais la seule complètement ébahie», raconte Chloé. Tout cela vise à montrer aux élèves que le personnel leur veut du bien. «Des enfants en difficulté peuvent se livrer à leur enseignant, qui les encouragera à aller voir l’un de nos conseillers», assure Jane Thompson, la directrice. Ces conseillers, plusieurs par niveaux, sont spécifiquement formés à la psychologie et à l’accompagnement scolaire. Ils sont là pour écouter les élèves sur tous les sujets, afin de faire de l’école un endroit sûr.

«Plus on donne l’opportunité à l’élève d’être entendu, plus la confiance s’établit et moins il veut décevoir l’enseignant, explique la professeur de psychologie de l’éducation Claire Leconte. Il voudra alors tout faire pour s’approprier ce que l’enseignant lui demande de s’approprier.» Un lien de confiance qui intéresse beaucoup Stanislas Dehaene. «De plus en plus de recherches montrent que les enfants sont incroyablement sensibles aux interactions, souligne le président du conseil scientifique du ministère de l’Éducation. Ils ont besoin de comprendre l’intention de l’adulte en face d’eux.»

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Des enfants rois ?

À bien des égards, l’école à l’américaine semble produire des enfants rois. Des gamins choyés, autorisés à faire cours à plat ventre en maternelle pour respecter leur besoin de bouger. Des adolescents qu’on encourage à donner leur opinion malgré leur jeune âge. Ou encore des artistes en herbe qu’on laisse s’épanouir en cours de peinture sans les réprimander pour leurs mauvais résultats en mathématiques. Le tableau a de quoi laisser circonspect au pays de l’ordre et de la discipline. Des théories similaires ont pourtant bien traversé l’Hexagone, sans s’implanter durablement. «C’est le mouvement international de l’éducation nouvelle, composé de pédagogues aux orientations différentes mais qui se retrouvent sur l’idée de l’enfant au centre du système scolaire», explique Fabienne Serina-Karsky, spécialiste de ce courant. L’Italienne Maria Montessori, l’Américain John Dewey ou le Français Célestin Freinet comptent parmi ces défenseurs du bien-être et de l’épanouissement de l’enfant.

Certains pédagogues, comme Claire Leconte, militent pour une plus grande application de ces méthodes. En dehors des écoles spécialisées, elles ne sont pour l’instant utilisées que par les enseignants rattachés au mouvement Freinet ou par des professeurs qui essaient spontanément d’innover. Alors, l’école française est-elle démodée ? «Notre système est cohérent, exigeant et rigoureux, avec un grand amour de la culture, tempère Véronique Dupont. Mais en termes de pédagogie, l’Amérique gagne.» Après quinze ans aux États-Unis, la journaliste est rentrée en France il y a un an. Ses deux filles sont passées d’une école bilingue très influencée par les méthodes américaines à un établissement français classique. «Le choc a été rude», sourit Véronique Dupont. Leur réaction, après le premier jour de classe ? «Oh my God, it’s so strict

(1) Super Kids ! L’avant-garde des bonnes idées éducatives venues des États-Unis, Véronique Dupont, éd. Les Arènes, 240 p, 19,90€.

Source : madame.lefigaro.fr

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